Le Dr Marc Zaffran est médecin,
essayiste et romancier. Il a exercé la médecine générale en France de
1981 à 2008 et publié 35 ouvrages sous le pseudonyme Martin Winkler. Il
dirige aussi la collection La santé en questions
aux Editions de l'Homme (Québec). Face aux pressions qu'il a subies en
France de la part du lobby pharmaceutique et de ses pairs lorsqu'il
s'est mis à dénoncer les partenariats de complaisance et autres
pratiques de corruption plus que jamais en vogue dans notre beau pays,
il a dû s'exiler à Montréal d'où il milite, entre autres, pour les droits des patients
et une réforme des universités de médecine. Extrait d'un de ses articles paru
dans Le Monde le 14 février 2009, intitulé La caste hospitalo-universitaire française est l'ennemie du système de santé:
"Plusieurs de mes livres, de nombreux
témoignages d'étudiants et d'enseignants publiés sur mon site ainsi que
L'école de médecine, documentaire en 10 épisodes de Marie Agostini
(Arte, 2007) attestent qu'aujourd'hui encore la formation médicale est
violente, culpabilisante et humiliante pour les étudiants. Le
recrutement des étudiants en médecine ne repose pas sur les aptitudes à
soigner - qui peuvent être identifiées - mais sur des critères de
sélection datant du 19e siècle. Par sa forme, son contenu et le
traitement qu'il impose aux étudiant(e)s, le concours de première année
est contraire à l'éthique et à la raison. Il élimine, de fait, des
soignants potentiels de grande valeur et favorise les étudiants les
plus susceptibles de se soumettre à l'autorité.
Comment peut-on prétendre enseigner le soin à des jeunes gens que l'on maltraite ?
Par ailleurs, le recrutement archaïque
(par cooptation !) des professeurs de faculté, leur inamovibilité, le
cumul de leurs fonctions (enseignement + soins + recherche) et leur
hyperspécialisation, par nature éloignée des réalités de terrain,
favorisent l'autarcie intellectuelle et l'obscurantisme. Faute de
s'accorder sur des consensus scientifiques validés et régulièrement mis
à jour, les enseignements varient au gré des lubies des Professeurs de
faculté : nombreux sont ceux qui s'obstinent ainsi à enseigner des
notions obsolètes ou simplement inadaptées à la réalité médicale de
terrain. Faute d'avoir reçu une formation initiale rigoureuse les
médecins sont ensuite incapables d'exercer le moindre esprit critique
face à une « formation continue » presque entièrement financée par
l'industrie. La seule revue médicale notoirement indépendante,
Prescrire, n'est même pas systématiquement recommandée par les
enseignants, tandis que l'examen national classant (ancien
« internat ») contenait encore en 2008 des contre-vérités scientifiques
révoltantes. Comment prétendre
délivrer équitablement les soins quand les soignants ne sont pas tous
formés de manière scientifique et critique à l'égard des intérêts
commerciaux ?
(...) Objectivement, les
hospitalo-universitaires les plus influents n'ont pas intérêt à ce que
les choses changent. En effet, beaucoup tirent leurs revenus de trois
sources : des salaires
publics ; des actes de médecine libérale ; des honoraires versés par
des tiers (compagnies d'assurances, industrie pharmaceutique, agences
de santé publique ou institutions d'état). Cette confusion des revenus
crée inévitablement des conflits d'intérêt majeurs. Les médias français
ont dénoncé (à juste titre) le fait que les laboratoires Eli-Lilly
aient financé la campagne 2004 de George W. Bush mais ignorent (ou
feignent d'ignorer) que l'immense majorité des « experts indépendants »
consultés par les agences de santé nationales ont travaillé ou
travaillent pour l'industrie et occupent des postes de chercheurs ou
d'enseignants ! Comment les soignants pourraient-ils exercer de manière
conforme à l'éthique ou utiliser les ressources de manière appropriée
alors que leur formation est profondément influencée par des
« enseignants » dont les revenus et les intérêts sont radicalement
éloignés du bien commun ?
En France, toute critique de la caste
hospitalo-universitaire et de son influence délétère est condamnée au
silence. Pour sortir de cette contradiction il faudrait prendre des
mesures
radicales : supprimer les nominations de Professeurs à vie ; interdire
le cumul des fonctions d'enseignement, de recherche, de soin et de
décision ; réglementer le partage des tâches entre fonction publique et
exercice privé ; surveiller strictement les relations avec
l'industrie ; intégrer des praticiens de terrain en exercice à
l'élaboration des programmes et à l'enseignement, au même niveau de
responsabilité que les spécialistes hypertechniciens ; associer les
associations de patients au contenu des enseignements ; favoriser les
enseignements croisés : les médecins apprendraient beaucoup des
infirmier(e)s, des kinésithérapeutes, des orthophonistes, des
sage-femmes. À commencer par l'humilité. Il faudrait également repenser
entièrement le mode de sélection, en
ayant pour objectifs de favoriser l'engagement des individus les plus
soucieux du bien commun et de protéger leur exercice professionnel des
influences idéologiques, industrielles et commerciales.
Mais pareille révolution est impensable : les
hospitalo-universitaires
ne tiennent pas à ce qu'on remette en cause leur pouvoir et leurs
privilèges. Ils ne tiennent pas à ce qu'on piétine leurs prés carrés ou
à ce qu'on conteste leur autorité supposée - morale, intellectuelle ou
scientifique. Sur tous ces points, les silences du projet de loi
reflètent le poids des hospitalo-universitaires - qui siègent à
l'Assemblée, ont leurs entrées aux ministères, reçoivent les ministres
et leurs familles dans leur cabinet ou leur clinique - et leur
suggèrent ce qui est pensable et dicible et ce qui ne l'est pas. En
2003, j'assurais une chronique scientifique matinale sur France
Inter. Quelques interventions sur la collusion entre l'industrie
pharmaceutique, le monde médical et les médias ont provoqué mon
exclusion définitive de la première chaîne de radio publique. Depuis,
mes livres n'y sont même plus mentionnés. Par crainte qu'ils ne
contaminent les auditeurs, j'imagine. En 2007, j'assurais de modestes
mais passionnants enseignements dirigés
à la faculté de médecine Paris V. Une dénonciation de l'archaïsme
hospitalo-universitaire parue dans la revue « La Vie Universitaire »
m'a valu, à la demande du Doyen, d'être remercié par le département de
médecine générale. De peur que je n'infecte l'esprit des étudiants,
sans doute.
Personne n'a pu m'interdire cependant
d'imaginer une « école de soignants » qui travaillerait hors du cadre
archaïque et réactionnaire des institutions actuelles. J'aimerais
évidemment mettre ces réflexions en application. Et, heureusement, ce
qui n'est pas concevable en France l'est ailleurs. Mon projet - l'éthique
comparée des formations médicales au Québec et en France - a été retenu
par le Centre de recherches en éthique (CRÉUM) . Il faut dire que dans
les universités du Québec, ce genre de réflexion n'est pas méprisable ;
là-bas les médecins ne sont pas invités à se croire supérieurs aux
patients et aux autres professionnels du soin ; aucun patron de service
hospitalier n'est nommé à vie ; aucun enseignant n'est à l'abri d'une
critique de ses cours ; et tout étudiant, toute infirmière, tout
patient est en droit de questionner ce qu'on se propose de lui
prescrire ou de lui transmettre. Rien de tout ça n'est très spectaculaire. Et ça ne ferait pas la une
des journaux ou des émissions médicales à la télévision française. Mais
pour la liberté de penser le soin, ça change tout."
http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=942 http://martinwinckler.com/article.php3?id_article=923
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