Le cancer frappe chaque année 320.000 personnes en France. Si
l'on ajoute les proches des malades, on mesure l'ampleur du problème
social. Ce nombre augmente de 2,5 % par an alors que la population ne
croît que de 0,7 %. Au cours de sa vie, un homme sur trois et une femme
sur quatre seront atteints par cette maladie. Heureusement, on guérit
un cancer sur deux et ce taux est en augmentation. Aujourd'hui, on
compte 2 millions de personnes qui ont eu un cancer et s'en sont
sorties.
Si les soins médicaux sont remboursés à 100 %, la
maladie occasionne souvent une perte de revenus importante. Certaines
personnes ont du mal à reprendre leur travail, d'autres n'ont pas accès
aux prêts bancaires. Les personnes guéries se voient discriminées par
la société. Après avoir combattu la maladie, elles doivent encore se
battre pour retrouver une existence normale. Christophe Mangelle, 29 ans, raconte ses difficultés à retrouver une place dans la société.
Il
a été foudroyé à 20 ans. Le cancer a d'abord attaqué les testicules
avant de frapper le poumon et le foie. D'opérations mutilantes en
douloureuses chimiothérapies, d'espoirs de rémission en récidives
brutales, ce garçon espiègle s'est inventé une lucidité de vieux sage
qui lui a permis de traverser cette cascade d'épreuves. "Je me suis
battu comme un fou pour sauver ma vie. Maintenant que je peux enfin la
vivre, tout est compliqué. Je n'ai pas de diplômes, pas de boulot, pas
de réseau. Je suis perdu. Et il n'y a plus personne pour m'aider."
Christophe
Mangelle a supporté les hospitalisations en chambre stérile mais il
perd pied dans les méandres de la machine administrative. Sans la
complicité d'une amie assistante sociale qui a rempli son dossier de
pension d'invalidité, il serait incapable de payer le loyer de son
studio. Il réclame la création d'un "référent", un travailleur
social qui prendrait le relais du cancérologue une fois la guérison
obtenue.
"On peut parler de double peine. Les difficultés de réinsertion sont immenses",
confirme Philippe Bergerot, vice-président de la Ligue et
radiothérapeute à Saint-Nazaire. Chef du pôle santé et handicap à la
Halde, Fabienne Jégu voit affluer les doléances de personnes victimes
de discriminations. Difficultés à reprendre le travail, à imposer un
mi-temps thérapeutique, harcèlement de la hiérarchie ou des collègues,
licenciements abusifs, problèmes d'accès au crédit... "On guérit de la maladie mais pas toujours des problèmes qu'elle entraîne. Le cancer est souvent une mort sociale".
Avant
d'être atteint d'un lymphome, Thierry était pâtissier dans une
entreprise familiale de la région parisienne. Aujourd'hui en rémission,
il cherche un emploi dans un autre secteur car sa santé ne lui permet
pas de retourner aux fourneaux. "Les gens de l'ANPE ne me proposent pas grand-chose. Ils ne savent pas trop quoi faire des cas comme le mien."
Aidé
par une association, Thierry a obtenu quelques rendez-vous avec des
employeurs. Mais comment décrocher un poste avec un CV mité par le
cancer? "Je reste vague sur les dernières années." Il arrive souvent que l'employeur se doute de quelque chose. "On m'a dit plusieurs fois: 'Je n'ai rien contre vous mais je ne peux pas prendre le risque d'une rechute.'" Thierry a une riposte toute prête ("Vous aussi vous pouvez être frappé un jour par la maladie") mais toujours pas de boulot.
Comme
tant d'autres, Marie-Aude Sevaux, présidente de l'association Jeunes
Solidarité Cancer, assure avoir beaucoup appris de son calvaire.
L'étudiante discrète atteinte d'un cancer du sein en 2003 s'est muée en
jeune cadre combative promise à un bel avenir professionnel. Ce qui ne
l'empêche pas de fondre en larmes, certains soirs, quand les fantômes
du passé reviennent la hanter sous les traits d'un banquier retors. A
28 ans, elle vient d'acheter un appartement avec son compagnon. "
J'ai dû me battre pendant des mois pour obtenir un crédit. Les assurances réclament des sommes folles aux malades."
Après avoir songé à rester locataire, Marie-Aude Sevaux a fini par
accepter de débourser 1.500 euros par an d'assurance pour obtenir son
prêt. Soit cinq fois plus que son ami qui n'a jamais eu de problèmes de
santé. "J'ai l'impression que le cancer va me poursuivre toute ma vie. Je n'ai quand même pas choisi de tomber malade."
Soutenus
par la Ligue contre le cancer, puissant lobby associatif longtemps
tourné uniquement vers la recherche mais qui relaie depuis dix ans les
doléances des malades, les 2 millions de convalescents semblent décidés
à faire leur coming-out. "Les traitements ont évolué mais pas le regard porté sur le cancer, se désole Frédéric.
Ce fonctionnaire alsacien a préféré la clandestinité à la surprime. Pour
décrocher un prêt, il a menti à sa banque.
"C'était très étrange de remplir le questionnaire de santé. J'ai répondu non à toutes les questions sur le cancer." Et si par malheur il rechutait, comment ferait-il pour payer les traites de sa maison? "J'ai déjà risqué de perdre la vie. Mon banquier et moi, on n'a pas la même notion du risque."
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